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Les Mathématiques du Loto : Entre Espérance Négative et Utilité Espérée
Les Mathématiques du Loto : Entre Espérance Négative et Utilité Espérée
Problématique
Comment le dénombrement combinatoire et l’espérance mathématique permettent-ils de modéliser les gains théoriques du Loto, et comment la théorie de l’utilité de Daniel Bernoulli permet-elle d’expliquer le comportement paradoxal des joueurs face à un jeu structurellement défavorable ?
Introduction
« 100 % des gagnants ont tenté leur chance. » Ce célèbre slogan de la Française des Jeux résume parfaitement l’espoir irrationnel qui saisit des millions de Français chaque semaine. Le Loto est un phénomène social majeur. Pourtant, d’un point de vue purement financier, y jouer s’apparente à une perte d’argent quasi certaine.
Les mathématiques nous fournissent des outils implacables pour évaluer la réalité de ces jeux de hasard. Par le dénombrement combinatoire, nous pouvons calculer la probabilité exacte de remporter le jackpot. Par le calcul de l’espérance mathématique, nous pouvons démontrer que le jeu est structurellement défavorable. Cependant, les gens continuent de jouer massivement. Pour comprendre ce paradoxe, les mathématiques s’associent aux sciences économiques à travers la théorie de l’utilité, initiée par le mathématicien suisse Daniel Bernoulli au XVIIIe siècle pour résoudre le célèbre paradoxe de Saint-Pétersbourg.
Dès lors, nous pouvons nous poser la problématique suivante : Comment le dénombrement combinatoire et l’espérance mathématique permettent-ils de modéliser les gains théoriques du Loto, et comment la théorie de l’utilité de Daniel Bernoulli permet-elle d’expliquer le comportement paradoxal des joueurs face à un jeu structurellement défavorable ?
Pour y répondre, nous analyserons dans un premier temps la modélisation mathématique du Loto par les probabilités et l’espérance. Dans un second temps, nous présenterons le paradoxe de Saint-Pétersbourg et la solution conceptuelle de l’utilité subjective. Enfin, nous appliquerons cette notion d’utilité au comportement des joueurs de Loto pour éclairer leur apparente irrationalité.
I. Modélisation mathématique du Loto : probabilités et espérance de gain
A. Calcul des combinaisons possibles
Le Loto français moderne se joue en choisissant $5$ numéros parmi $49$, ainsi qu’un numéro « Chance » parmi $10$. Pour déterminer le nombre total de grilles possibles, nous utilisons la notion de combinaison du programme de spécialité mathématiques de Terminale. Un tirage étant sans ordre et sans répétition, le nombre de façons de choisir $5$ numéros parmi $49$ s’écrit : $$\binom{49}{5} = \frac{49!}{5! \cdot (49 - 5)!} = \frac{49 \times 48 \times 47 \times 46 \times 45}{5 \times 4 \times 3 \times 2 \times 1} = 1,906,884\text{ combinaisons}$$
Pour chaque combinaison de 5 numéros, il y a 10 choix possibles pour le numéro Chance. D’après le principe multiplicatif, le nombre total de grilles différentes est : $$N = \binom{49}{5} \times \binom{10}{1} = 1,906,884 \times 10 = 19,068,840\text{ grilles possibles}$$
Dans une situation d’équiprobabilité (chaque boule ayant la même chance d’être tirée), la probabilité de remporter le jackpot (Rang 1 : 5 bons numéros + numéro Chance) s’élève à : $$P(\text{Rang 1}) = \frac{1}{19,068,840} \approx 5{,}24 \times 10^{-8}$$
Soit environ une chance sur $19$ millions. À titre de comparaison, vous avez environ $1000$ fois plus de chances d’être frappé par la foudre au cours de votre vie que de gagner le gros lot.
B. Le calcul de l’espérance mathématique de gain
Une grille de Loto simple coûte $2{,}20$€. Définissons la variable aléatoire $X$ représentant le gain net d’un joueur sur une grille. Si le joueur ne trouve pas les bons numéros, son gain net est de $-2{,}20$€. S’il gagne à un certain rang $i$ avec un gain associé $G_i$, son gain net est de $G_i - 2{,}20$€.
L’espérance mathématique $E(X)$ représente le gain net moyen que l’on peut espérer obtenir en répétant le jeu un très grand nombre de fois. Elle se calcule par la formule : $$E(X) = \sum_{i} x_i \cdot P(X = x_i) = \left( \sum_{i} G_i \cdot P(\text{Rang } i) \right) - 2{,}20$$
Dans la réalité du Loto, la somme des gains redistribués aux joueurs (le taux de retour au joueur, ou TRJ) représente environ $50\ %$ à $55\ %$ des mises totales (le reste étant conservé par l’État et la Française des Jeux pour le fonctionnement et les taxes). Si l’on calcule l’espérance mathématique moyenne d’une grille de Loto, on obtient : $$E(X) \approx 0{,}52 \times 2{,}20 - 2{,}20 \approx -1{,}05\text{ €}$$
Cela signifie qu’en moyenne, chaque joueur qui achète une grille à $2{,}20$€ perd immédiatement $1{,}05$€. Sur le long terme, la loi des grands nombres garantit que plus vous jouez, plus votre perte moyenne par grille se rapprochera de cette espérance négative de $-1{,}05$€. Y jouer est donc financièrement irrationnel.
II. Le paradoxe de Saint-Pétersbourg et l’introduction de l’utilité
Pourquoi les individus jouent-ils à des jeux où l’espérance mathématique est négative ? Ce décalage entre la théorie mathématique classique et le comportement humain a été mis en lumière en 1713 par Nicolas Bernoulli à travers le paradoxe de Saint-Pétersbourg.
A. Présentation du paradoxe
On propose à un joueur le jeu suivant : on lance une pièce de monnaie équilibrée répétitivement.
- Si face sort au 1er lancer, le joueur gagne $2$€ et le jeu s’arrête.
- Si face sort au 2e lancer, il gagne $4$€ et le jeu s’arrête.
- De manière générale, si face sort pour la première fois au $n$-ème lancer, le joueur gagne $2^n$€ et le jeu s’arrête.
Calculons l’espérance mathématique de gain $E$ de ce jeu. La probabilité que face sorte pour la première fois au lancer $n$ (soit $n-1$ pile suivis d’un face) est de $(\frac{1}{2})^n$. L’espérance est la somme infinie de ces gains pondérés par leur probabilité : $$E = \sum_{n=1}^{\infty} 2^n \times \left( \frac{1}{2} \right)^n = \sum_{n=1}^{\infty} 1 = 1 + 1 + 1 + \dots = +\infty$$
L’espérance mathématique de gain de ce jeu est infinie ! Selon la théorie mathématique de la décision classique du XVIIe siècle, un joueur rationnel devrait être prêt à payer n’importe quelle somme, même des millions d’euros, pour avoir le droit de jouer une partie. Pourtant, dans la réalité, personne n’accepte de miser plus de quelques euros (généralement moins de $10$€) pour y participer. C’est le paradoxe de Saint-Pétersbourg.
B. La solution de Daniel Bernoulli : l’utilité marginale décroissante
En 1738, le mathématicien Daniel Bernoulli résout le paradoxe en publiant une théorie révolutionnaire : la valeur subjective d’une somme d’argent n’est pas égale à sa valeur nominale. Bernoulli affirme que la satisfaction ou le bien-être procuré par l’argent, qu’il appelle l’utilité, augmente de moins en moins vite à mesure que la richesse augmente.
Il modélise cela par une fonction d’utilité $u(x)$ strictement croissante mais concave (sa dérivée seconde est strictement négative : $u”(x) < 0$). Bernoulli propose d’utiliser une fonction logarithmique : $$u(x) = \ln(x)$$
Selon cette approche, le joueur ne cherche pas à maximiser son espérance de gain financier $E(X)$, mais son espérance d’utilité $E(U)$ : $$E(U) = \sum_{n=1}^{\infty} u(2^n) \cdot \left( \frac{1}{2} \right)^n = \sum_{n=1}^{\infty} \ln(2^n) \cdot \frac{1}{2^n} = \ln(2) \sum_{n=1}^{\infty} \frac{n}{2^n}$$
La somme $\sum_{n=1}^{\infty} \frac{n}{2^n}$ est une série arithmético-géométrique convergente dont la valeur est égale à $2$. L’espérance d’utilité est donc finie : $$E(U) = 2 \ln(2) \approx 1{,}386$$
Puisque l’utilité espérée est finie, la somme maximale qu’un individu est prêt à payer pour participer au jeu est elle aussi finie et modeste (quelques euros), ce qui résout mathématiquement le paradoxe. C’est la naissance du concept d’aversion au risque.
III. Application au Loto : la rationalité de l’irrationnel
Grâce aux concepts d’utilité et de concavité introduits par Bernoulli, nous pouvons enfin analyser de manière rationnelle le comportement des joueurs de Loto.
A. La fonction d’utilité asymétrique
Pour un individu de classe moyenne, le gain net $x$ de $-2{,}20$€ (le prix d’une grille) représente une perte financière négligeable. Son utilité associée est proche de zéro : $$u(-2{,}20\text{ €}) \approx 0$$
En revanche, le gain d’un jackpot de $10$ millions d’euros représente une utilité colossale, car cette somme modifie radicalement sa vie quotidienne, lui permettant d’acquérir une liberté financière totale. Ainsi, bien que la probabilité soit infime ($5{,}24 \times 10^{-8}$), le produit de cette probabilité par une utilité immense donne une valeur positive non négligeable.
B. Le calcul de l’espérance d’utilité d’une grille
Modélisons l’utilité nette $U$ d’une grille pour un joueur :
- Si le joueur perd ($99{,}999\ %$ du temps) : Perte de $-2{,}20$€, soit une baisse d’utilité quasi invisible.
- Si le joueur gagne le jackpot ($0{,}00000524\ %$ du temps) : Gain d’utilité maximal.
L’espérance d’utilité du joueur s’écrit : $$E(U) = u(\text{Perte}) \cdot P(\text{Perdre}) + u(\text{Jackpot}) \cdot P(\text{Gagner})$$
Pour beaucoup de gens, la déception de perdre $2{,}20$€ est si faible que $u(-2{,}20)$ est perçu comme nul, alors que $u(\text{Jackpot})$ est infini ou extrêmement grand dans leur imagination. L’espérance d’utilité subjective $E(U)$ devient alors positive, rendant l’acte d’achat d’une grille parfaitement rationnel pour le joueur, non pas sur le plan financier, mais sur le plan psychologique de « l’achat de rêve ».
Conclusion
En conclusion, l’étude du Loto et des jeux de hasard met en relief la complémentarité entre la rigueur mathématique froide et la psychologie humaine modélisée. Le dénombrement des combinaisons et le calcul d’espérance condamnent sans appel le joueur à la perte financière sur le long terme.
Néanmoins, la théorie de l’utilité initiée par Daniel Bernoulli pour résoudre le paradoxe de Saint-Pétersbourg nous montre que les humains ne sont pas des machines à calculer des moyennes arithmétiques. En introduisant la concavité de l’utilité pour le gain et l’asymétrie face au risque, les mathématiques parviennent à modéliser la rationalité subjective d’un comportement financièrement irrationnel. Jouer au Loto n’est pas une tentative de s’enrichir statistiquement, mais un arbitrage conscient où l’on accepte de perdre une utilité dérisoire pour s’offrir la possibilité infime d’accéder à une utilité infinie.
Questions Potentielles du Jury
1. Comment démontre-t-on que la somme de la série arithmético-géométrique $\sum_{n=1}^{\infty} \frac{n}{2^n}$ est égale à 2 ?
Réponse : Soit $S = \sum_{n=1}^{\infty} \frac{n}{2^n} = \frac{1}{2} + \frac{2}{4} + \frac{3}{8} + \frac{4}{16} + \dots$ Pour calculer cette somme, multiplions $S$ par la raison $\frac{1}{2}$ : $$\frac{1}{2} S = \sum_{n=1}^{\infty} \frac{n}{2^{n+1}} = \frac{1}{4} + \frac{2}{8} + \frac{3}{16} + \dots$$ Soustrayons membre à membre $\frac{1}{2} S$ de $S$ : $$S - \frac{1}{2} S = \frac{1}{2} + \left( \frac{2}{4} - \frac{1}{4} \right) + \left( \frac{3}{8} - \frac{2}{8} \right) + \left( \frac{4}{16} - \frac{3}{16} \right) + \dots$$ $$\frac{1}{2} S = \frac{1}{2} + \frac{1}{4} + \frac{1}{8} + \frac{1}{16} + \dots$$ Nous reconnaissons dans le membre de droite la somme des termes d’une suite géométrique infinie de premier terme $u_1 = \frac{1}{2}$ et de raison $q = \frac{1}{2}$. La formule de la somme infinie pour $|q| < 1$ est $\frac{u_1}{1 - q}$ : $$\frac{1}{2} S = \frac{\frac{1}{2}}{1 - \frac{1}{2}} = \frac{\frac{1}{2}}{\frac{1}{2}} = 1$$ Puisque $\frac{1}{2} S = 1$, nous en déduisons immédiatement que : $$S = 2$$
2. Qu’est-ce que l’aversion au risque d’un point de vue mathématique et comment se traduit-elle graphiquement sur la fonction d’utilité ?
Réponse : L’aversion au risque est le comportement d’un agent économique qui préfère un gain certain à un gain aléatoire de même espérance mathématique.
- Mathématiquement : Une fonction d’utilité $u$ traduit l’aversion au risque si elle vérifie l’inégalité de Jensen : pour toute variable aléatoire $X$, $E(u(X)) \le u(E(X))$. Pour une fonction deux fois dérivable, cela équivaut à ce que la dérivée seconde de $u$ soit strictement négative ($u”(x) < 0$), c’est-à-dire que la fonction $u$ soit strictement concave.
- Graphiquement : La courbe représentative de l’utilité se courbe vers le bas. Si l’on trace une corde reliant deux points de la courbe représentant deux gains possibles, la courbe d’utilité se situe toujours au-dessus de cette corde. Cela montre que l’utilité marginale (l’apport d’un euro supplémentaire) diminue à mesure que la richesse augmente.
3. Comment calcule-t-on le nombre de combinaisons d’autres rangs au Loto, par exemple la probabilité d’avoir exactement 4 bons numéros parmi les 5 tirés (sans le numéro Chance) ?
Réponse : Pour trouver exactement 4 bons numéros parmi les 5 numéros gagnants, nous procédons par dénombrement :
- On choisit 4 numéros parmi les 5 numéros gagnants : il y a $\binom{5}{4} = 5$ façons.
- Le 5e numéro de notre grille doit être choisi parmi les 44 numéros perdants ($49 - 5$) : il y a $\binom{44}{1} = 44$ façons.
- Le numéro Chance choisi doit être parmi les 9 numéros Chance perdants ($10 - 1$) : il y a $\binom{9}{1} = 9$ façons. D’après le principe multiplicatif, le nombre de grilles gagnantes à ce rang précis est : $$\text{Nombre de grilles} = \binom{5}{4} \times \binom{44}{1} \times \binom{9}{1} = 5 \times 44 \times 9 = 1980\text{ grilles}$$ La probabilité de ce tirage est donc : $$P(\text{4 bons numéros sans Chance}) = \frac{1980}{19,068,840} \approx 1{,}04 \times 10^{-4} \quad (\approx 1 \text{ chance sur } 9630)$$
4. Quelle est la différence entre un événement impossible et un événement de probabilité infiniment faible mais non nulle ? Un tel événement peut-il se réaliser ?
Réponse :
- Un événement impossible est associé à l’ensemble vide $\emptyset$ et a une probabilité strictement nulle ($P(\emptyset) = 0$). Il ne peut jamais se produire physiquement.
- Un événement de probabilité infiniment faible (comme $P \approx 10^{-8}$ pour le Loto) a une probabilité non nulle. Il est hautement improbable à l’échelle d’un seul essai individuel. Cependant, si l’expérience est répétée un très grand nombre de fois, la probabilité que cet événement se produise au moins une fois tend vers 1. C’est ce qu’on appelle la loi des grands nombres ou la loi de Littlewood : sur un grand échantillon, des coïncidences extrêmement improbables se produisent inévitablement. Chaque semaine, la probabilité qu’un joueur précis gagne le Loto est infime, mais la probabilité que quelqu’un gagne en France (parmi des millions de grilles jouées) est très élevée. L’événement rare se produit donc régulièrement à l’échelle collective.
5. En quoi ce sujet s’inscrit-il dans votre projet d’orientation professionnelle ?
Réponse : Ce sujet illustre le croisement passionnant entre les mathématiques fondamentales (probabilités, combinatoire, séries numériques) et les sciences économiques et comportementales (théorie des jeux, finance, microéconomie). Je souhaite m’orienter vers des études de finance, d’actuariat ou d’économie quantitative (par exemple via une licence MIASHS, une école d’actuariat comme l’ISUP ou l’EURIA, ou une classe préparatoire commerciale option scientifique). L’actuariat consiste précisément à évaluer les risques financiers et à tarifer les assurances en combinant probabilités et comportement psychologique des assurés face au risque (aversion au risque). Comprendre le paradoxe de Saint-Pétersbourg et la modélisation de l’utilité est une base fondamentale pour analyser le marché des assurances ou des actifs financiers.